Plainte avec constitution de partie civile : forcer l'ouverture d'une enquête
Quand le parquet classe, ou se tait, il reste une voie qui ne dépend plus de lui : saisir directement un juge d'instruction. Elle est ouverte à toute personne qui se prétend lésée par un crime ou un délit, elle obéit à des conditions de recevabilité précises, et elle comporte un risque chiffré qu'il faut connaître avant de s'y engager. Voici ce qu'elle oblige, ce qu'elle coûte, et ce qu'elle expose.

L'essentiel
- La plainte avec constitution de partie civile saisit le juge d'instruction. Elle n'est recevable que si le procureur vous a fait savoir qu'il n'engagerait pas de poursuites, ou si trois mois se sont écoulés depuis votre plainte déposée contre récépissé ou par lettre recommandée (article 85 du Code de procédure pénale).
- Cette condition d'attente tombe s'il s'agit d'un crime, ou d'un délit prévu par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse : en diffamation, la voie est ouverte immédiatement.
- Le juge d'instruction constate le dépôt par ordonnance et fixe, en fonction de vos ressources, le montant d'une consignation à verser au greffe ainsi que le délai pour le faire, sous peine de non-recevabilité. Il peut en dispenser, et les bénéficiaires de l'aide juridictionnelle n'y sont pas soumis (article 88).
- Le risque est écrit dans la loi : si une ordonnance de non-lieu ou de refus d'informer est rendue et que la constitution est jugée abusive ou dilatoire, le juge peut prononcer contre vous une amende civile pouvant aller jusqu'à 15 000 euros (article 177-2).
Ce que la constitution de partie civile oblige le juge à faire
C'est le seul acte par lequel une victime met elle-même l'action publique en mouvement. Le procureur n'a plus la main : il donne son avis, mais la décision appartient désormais à un magistrat instructeur.
Toute personne qui se prétend lésée par un crime ou un délit peut en portant plainte se constituer partie civile devant le juge d'instruction compétent en application des dispositions des articles 52, 52-1 et 706-42.
Il faut être exact sur la portée de cette saisine, car elle est souvent présentée de façon excessive. Le juge d'instruction n'est pas obligé d'enquêter : il est obligé de statuer, et de motiver sa décision s'il écarte les réquisitions du parquet. L'article 86 organise cette étape, et il faut la connaître avant de s'engager.
- Le juge communique la plainte au procureur de la République pour que celui-ci prenne ses réquisitions. Le procureur peut demander un délai supplémentaire de trois mois pour poursuivre ses investigations avant de se prononcer.
- Le procureur peut requérir de ne pas informer, mais seulement dans deux cas étroits : si, pour des causes affectant l'action publique elle-même, les faits ne peuvent légalement comporter une poursuite, ou si, à les supposer démontrés, ils ne peuvent admettre aucune qualification pénale.
- Lorsque la plainte n'est pas suffisamment motivée ou justifiée, le procureur peut demander au juge d'entendre la partie civile et de l'inviter à produire toute pièce utile. C'est une occasion, pas une sanction : elle se prépare.
- Si le juge rend une ordonnance de refus d'informer, elle doit être motivée, et elle est susceptible d'appel devant la chambre de l'instruction.
Les deux conditions préalables : plainte simple, puis trois mois
Toutefois, la plainte avec constitution de partie civile n'est recevable qu'à condition que la personne justifie soit que le procureur de la République lui a fait connaître, à la suite d'une plainte déposée devant lui ou un service de police judiciaire, qu'il n'engagera pas lui-même des poursuites, soit qu'un délai de trois mois s'est écoulé depuis qu'elle a déposé plainte devant ce magistrat, contre récépissé ou par lettre recommandée avec demande d'avis de réception, ou depuis qu'elle a adressé, selon les mêmes modalités, copie à ce magistrat de sa plainte déposée devant un service de police judiciaire.
Deux mots de ce texte décident de la recevabilité, et ils sont presque toujours négligés : contre récépissé ou par lettre recommandée avec avis de réception. Une plainte adressée au parquet par courrier simple, ou un signalement par voie électronique sans trace probante, ne permettront pas de justifier du point de départ des trois mois. Conservez le récépissé, ou l'avis de réception.
| Votre situation | Condition remplie ? | Ce qu'il faut produire |
|---|---|---|
| Vous avez reçu un avis de classement sans suite | Oui, immédiatement | L'avis de classement, avec sa référence et sa date |
| Trois mois se sont écoulés depuis votre plainte au parquet | Oui | La copie de la plainte et l'avis de réception, ou le récépissé |
| Vous avez déposé plainte au commissariat il y a trois mois, sans copie au parquet | Non, en principe | Adresser au procureur une copie de la plainte par lettre recommandée, le délai courant de cet envoi |
| Les faits sont un crime | Aucune condition d'attente | La plainte, directement |
| Les faits relèvent de la loi de 1881 sur la liberté de la presse | Aucune condition d'attente | La plainte, en qualifiant chaque propos ; voir notre page sur la diffamation |
| Vous êtes une personne morale à but lucratif | Oui, avec une exigence de plus | Le bilan et le compte de résultat, à peine d'irrecevabilité |
Le choix du juge compétent suit les règles de compétence territoriale de droit commun : lieu de l'infraction, résidence du mis en cause, lieu de son arrestation ou de sa détention. Une plainte adressée à un juge incompétent n'est pas perdue, mais elle coûte des semaines.
La consignation : combien, qui la fixe, et le cas de l'aide juridictionnelle
Le juge d'instruction constate, par ordonnance, le dépôt de la plainte. En fonction des ressources de la partie civile, il fixe le montant de la consignation que celle-ci doit, si elle n'a obtenu l'aide juridictionnelle, déposer au greffe et le délai dans lequel elle devra être faite sous peine de non-recevabilité de la plainte. Il peut dispenser de consignation la partie civile.
Il n'existe aucun barème. Le montant est apprécié au cas par cas en fonction de vos ressources, et la loi autorise expressément le juge à en dispenser. La consignation n'est pas un droit à payer : c'est un dépôt de garantie, restitué à l'issue de la procédure, qui garantit le paiement de l'amende civile susceptible d'être prononcée si la plainte était abusive.
Si vos ressources ouvrent droit à l'aide juridictionnelle, la demande doit être déposée avant, et l'admission dispense de la consignation. Vérifiez également votre contrat d'assurance : une garantie de protection juridique prend souvent en charge les frais de procédure, et parfois une partie des honoraires.
Ce qui se passe après : le juge d'instruction
Si le juge informe, le dossier change de nature. Il disposera de ce qui manquait presque toujours à l'enquête initiale : des réquisitions, des commissions rogatoires, des expertises, des auditions sous un statut, et la possibilité d'une mise en examen.
- 1
L'ordonnance constatant le dépôt
Elle fixe la consignation et son délai. C'est la première décision, et elle ne dit rien du fond.
- 2
La communication au procureur
Le parquet prend ses réquisitions, et peut demander trois mois de plus pour investiguer avant de se prononcer. Cette étape est normale, elle n'est pas un rejet.
- 3
L'ouverture de l'information, ou le refus d'informer
Le juge statue. S'il informe, vous devenez partie civile à l'instruction ; s'il refuse, l'ordonnance est motivée et l'appel est ouvert devant la chambre de l'instruction.
- 4
Vos droits pendant l'instruction
Accès au dossier par l'intermédiaire de votre avocat, demandes d'actes et d'auditions, contestation des décisions du juge. Ce sont ces droits qui distinguent la partie civile du simple plaignant.
- 5
La clôture
Renvoi devant la juridiction de jugement, ou non-lieu. Le non-lieu peut être frappé d'appel, et il ouvre la fenêtre des actions dirigées contre le plaignant décrites plus bas.
La durée est la contrepartie. Une instruction se compte en mois, parfois en années, et aucun calendrier ne peut être annoncé au dépôt. Cette voie se choisit pour ce qu'elle permet, pas pour sa rapidité.
Citation directe ou constitution de partie civile : laquelle choisir
Les deux voies permettent de se passer de la décision du parquet, et elles ne répondent pas aux mêmes dossiers. La question à se poser n'est pas laquelle est la plus forte, mais ce qui manque au dossier.
| Critère | Constitution de partie civile | Citation directe |
|---|---|---|
| Ce qu'elle apporte | Une enquête, menée par un juge doté de moyens d'investigation | Une audience, fixée sur les preuves que vous apportez |
| Elle convient quand | L'auteur est inconnu, ou les preuves manquent et doivent être recherchées | L'auteur est identifié et le dossier est déjà probant |
| Juridiction saisie | Le juge d'instruction | Le tribunal correctionnel, directement |
| Frais de procédure | Consignation fixée par le juge, restituée en fin de procédure | Acte de commissaire de justice, et consignation fixée par le tribunal |
| Délai | Long, celui d'une instruction | Court, celui d'un audiencement |
| Risque en cas d'échec | Amende civile jusqu'à 15 000 € si la constitution est jugée abusive ou dilatoire | Amende civile jusqu'à 15 000 € en cas de relaxe et de citation jugée abusive, et action publique épuisée |
Le danger propre à la citation directe est souvent sous-estimé : si la preuve manque à l'audience, la relaxe est prononcée, et elle est définitive. Une enquête qui aurait pu établir les faits n'aura jamais lieu.
Le risque de la plainte abusive
Il faut le dire en chiffres plutôt qu'en principes, parce que c'est ce qui permet de décider.
Lorsqu'il rend une ordonnance de non-lieu à l'issue d'une information ouverte sur constitution de partie civile, le juge d'instruction peut, sur réquisitions du procureur de la République et par décision motivée, s'il considère que la constitution de partie civile a été abusive ou dilatoire, prononcer contre la partie civile une amende civile dont le montant ne peut excéder 15 000 euros.
- La décision suppose des réquisitions du procureur, elle doit être motivée, et elle ne peut intervenir qu'après un délai de vingt jours laissé à la partie civile et à son avocat pour adresser des observations écrites.
- Elle est susceptible d'appel par la partie civile, dans les mêmes conditions que l'ordonnance de non-lieu.
- Elle n'est pas automatique : elle sanctionne l'abus ou l'intention dilatoire, pas l'échec d'un dossier sincère qui n'a pas abouti.
- Après un non-lieu, la personne mise en examen et les personnes visées dans la plainte peuvent par ailleurs demander des dommages et intérêts au plaignant, dans les trois mois du jour où l'ordonnance est devenue définitive (article 91), sans préjudice d'une poursuite pour dénonciation calomnieuse.
Pourquoi cette voie se fait avec un avocat
L'avocat n'est pas obligatoire pour déposer une plainte avec constitution de partie civile. Il devient nécessaire dès que la procédure avance, pour des raisons de mécanique et non de confort.
- La recevabilité se joue sur des pièces. Avis de classement, récépissé, avis de réception, bilan pour une personne morale : il suffit qu'une de ces pièces manque pour que la plainte soit écartée sans examen des faits.
- L'accès au dossier de l'instruction passe par l'avocat. La partie civile ne peut pas en obtenir copie directement, et c'est la pièce maîtresse pour savoir ce qui est recherché et ce qui manque.
- Les demandes d'actes et d'auditions se formulent dans des formes précises et dans des délais. Mal formulées, elles sont déclarées irrecevables, et le temps perdu ne se rattrape pas.
- La discussion sur le caractère abusif, si elle survient, se mène par observations écrites dans un délai de vingt jours. Il faut pouvoir y répondre sur le terrain du droit.
- La qualification des faits conditionne la compétence et la prescription. Sur ce point, voir notre page sur les recours après un classement sans suite, qui explique comment le motif du classement dicte la voie.
Ce que coûte cette intervention, et comment des honoraires se fixent et se vérifient, est détaillé dans notre page sur le prix d'un avocat pénaliste.
Les textes cités
- Article 85 du Code de procédure pénale
- Conditions de recevabilité de la plainte avec constitution de partie civile, et dispense pour les crimes et les délits de presse.
- Article 86 du Code de procédure pénale
- Communication de la plainte au procureur, réquisitions de non informer, ordonnance motivée de refus d'informer.
- Article 88 du Code de procédure pénale
- Ordonnance constatant le dépôt, consignation fixée selon les ressources, délai de versement sous peine de non-recevabilité.
- Article 177-2 du Code de procédure pénale
- Amende civile d'un maximum de 15 000 € en cas de constitution de partie civile abusive ou dilatoire.
- Article 91 du Code de procédure pénale
- Action en dommages et intérêts contre le plaignant après un non-lieu, dans les trois mois de la décision définitive.
- Article 392-1 du Code de procédure pénale
- Citation directe par la partie civile : consignation fixée par le tribunal, et amende civile jusqu'à 15 000 € en cas de citation abusive.
Questions fréquentes
Quelles sont les conditions pour se constituer partie civile devant le juge d'instruction ?
Il faut se prétendre lésé par un crime ou un délit, et justifier soit que le procureur a fait savoir qu'il n'engagerait pas de poursuites, soit qu'un délai de trois mois s'est écoulé depuis une plainte déposée devant lui contre récépissé ou par lettre recommandée avec avis de réception (article 85 du Code de procédure pénale). Cette condition d'attente ne s'applique pas aux crimes ni aux délits de presse.
Combien coûte une plainte avec constitution de partie civile ?
La loi ne fixe aucun barème. Le juge d'instruction détermine le montant de la consignation en fonction des ressources de la partie civile, et peut en dispenser ; les bénéficiaires de l'aide juridictionnelle n'y sont pas soumis (article 88). Cette somme est un dépôt de garantie, restitué à l'issue de la procédure. S'y ajoutent les honoraires de l'avocat.
Le juge d'instruction est-il obligé d'ouvrir une enquête ?
Non, il est obligé de statuer. Il communique la plainte au procureur, qui prend ses réquisitions et peut requérir de ne pas informer dans deux cas étroits prévus par l'article 86. Si le juge rend une ordonnance de refus d'informer, elle doit être motivée et elle est susceptible d'appel devant la chambre de l'instruction.
Que risque-t-on en se constituant partie civile ?
En cas de non-lieu ou de refus d'informer, si la constitution est jugée abusive ou dilatoire, le juge peut prononcer une amende civile d'un montant maximal de 15 000 euros, sur réquisitions du procureur, par décision motivée et après un délai de vingt jours laissé pour présenter des observations (article 177-2). Les personnes visées peuvent par ailleurs demander des dommages et intérêts dans les trois mois du non-lieu définitif.
Faut-il choisir la citation directe ou la constitution de partie civile ?
La constitution de partie civile convient quand l'auteur est inconnu ou quand les preuves doivent encore être recherchées, car elle met en oeuvre les moyens d'investigation d'un juge d'instruction. La citation directe convient quand l'auteur est identifié et le dossier déjà probant, car elle conduit à une audience rapide, avec le risque qu'une relaxe épuise définitivement l'action publique.
Faut-il un avocat pour se constituer partie civile ?
Ce n'est pas obligatoire au dépôt, mais l'accès au dossier de l'instruction passe par l'avocat, les demandes d'actes obéissent à des formes et à des délais précis, et la recevabilité se joue sur des pièces justificatives. En pratique, une constitution de partie civile se prépare avec un avocat.
Le parquet n'a pas poursuivi, et vous voulez un juge
Transmettez votre dossier et l'avis de classement s'il existe. Un avocat au barreau de Paris vérifie la recevabilité, mesure la solidité des faits, et rédige l'acte qui saisit le juge d'instruction.
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